(Français) Opinion: A la source de la radicalisation

Un concept qui échappe, une définition
univoque.
L’Europe contemporaine vit quotidiennement
l’échec de ses services européens de sécurité et
d’intelligence vis-à-vis de l’élaboration d’une stratégie
efficace de prévention des attentats. Une des
raisons principales reste dans la difficulté de définir
le processus de radicalisation des aspirants terroristes
et d’identifier les conditions et les sujets
aptes à faciliter la réussite de ce processus. Cela
s’explique par le fait que la radicalisation ne se suffit
pas à elle-même, mais existe selon un contexte
déterminé par des facteurs sociaux, politiques et
économiques.
Dans le cadre de l’Europe, le radicalisme actuel
peut être mieux décrit comme un développement
progressif de croyances extrêmes et d’idéologies
qui remettent en question les valeurs et le régime
politique au nom de l’Islam politique. Si à cet
aspect plutôt théorique s’ajoute une composante
pratique – ce qu’on appelle « extrémisme » – le chemin
vers l’acte criminel est marqué.
Push factors et pull factors.
Dans la différence de cas particuliers, le trait commun
à l’origine de la radicalisation semble être
une prédisposition des individus aux sentiments
de frustration par rapports à leur vie, à la société
qui les entoure ou au système politique qui les incube.
Les mouvements extrémistes sont capables
d’intercepter ce mécontentement et d’offrir, selon
le besoin, un « sens » et une « mission » aux jeunes
désorientés; une réaction à l’ « injustice » vécue
ou aperçue; un sentiment d’appartenance aux
membres de communautés désormais atomisées.
L’impossibilité de dresser un profil unique de l’«
extrémiste potentiel » et l’incapacité de cerner
les motifs individuels au coeur de la quête radicale
sont justement à la base de l’inefficacité de
la réponse portée par les autorités européennes.
Des facteurs de risque différents pour des
profils personnels variés.
L’action de persuasion des mouvements extrémistes
vise un public vaste et mélangé :
Les jeunes à la recherche d’un sens existentiel
trouve dans l’extrémisme violent cette dimension
utopique – plutôt eschatologique que religieuse
– qui manque à leur vie. C’est le « grande récit »
dont parle O. Roy, qui offre une lecture simplifiée
et manichéenne de la réalité. Ainsi s’explique le
changement soudain opéré par la radicalisation
sur des sujets occidentalisés et peu croyants auparavant,
qui se transforment en prédicateurs de
l’Apocalypse en très peu de temps.
Sur un autre front, plusieurs jeunes cultivés, issus
de familles relativement aisées et bourgeoises,
sont motivés par le désir de redresser les « injustices
» de la société contemporaine. Que se soit
l’oppression de l’héritage colonial en Afrique et
Moyen-Orient, l’« impérialisme » américain en
Afghanistan et en Irak ou la situation de la Palestine
actuelle, ces injustices provoquent un élan de
révolte radicale que seul les mouvements extrémistes
semblent comprendre et apaiser.
Enfin, un autre segment social constituant le
squelette des groupes terroristes est constitué
par des individus marginalisés à l’intérieur de leur
communautés et qui cherchent un point de repère
dans la « camaraderie héroïque » typique des
bandes vouées à l’(auto)destruction. Ces jeunes,
qui agissent souvent sans l’appui ou la connaissance
de leurs familles et groupes d’amis, sont très
loin de ce que l’approche culturaliste de certains
média définit comme « exemples de la population musulmane radicalisée ». Bien au contraire,
il s’agit de sujets qui – n’étant pas intégrés dans
le réseau des mosquées et dans les pratiques sociales
communautaires, choisissent de s’échapper
de la société pour essayer de la détruire et prendre
leur revanche.
Raffiner l’étude de la radicalisation: fondamentalisme
≠ djihadisme.
Toute stratégie de prévention de menaces terroristes
de la part des autorités publiques doit tenir
compte de la différence existante entre le salafisme
doctrinal et l’action politique terroriste de
soi-disant djihadistes.
Le fondamentalisme enseigné par certains imams
érudits, qui prévoit une approche littéraliste à la
lecture du Qu’ran et une stricte observance des
moeurs et rituels traditionnels, exprime sans
doute une vision antimoderne et ultraconservatrice
de la société. Cependant, très rarement ce
courant religieux trouve une débouchée politique
dans l’action radicale violente. En effet, la pratique
de l’exposition à la mort, les attaques médiatisées
et les techniques employées par les extrémistes
sont eux même des éléments trop modernistes
pour le fondamentalisme. En outre, le salafisme
requiert une connaissance et une maitrise du
texte sacré qui requiert des années d’étude, et qui
s’adapte mal aux profils des jeunes occidentales
radicalisés décrits plus haut.
Le djihadisme, par contre, travaille sur le plan de
l’action. Charmés par la dimension totalisante de
l’aventure radicale, les jeunes « moudjahidines »
ne passent pas par l’étude approfondie du Qu’ran
– souvent ils parlent très peu d’arabe – et se dédient
plutôt à la « lutte ». C’est le cas de tant de
jeunes combattant parmi les troupes de DAESH
en ce moment : ils font la guerre à leurs « ennemis
», s’occupant très peu des questions religieuses, et
se mêlant encore moins au contexte de la société
civile locale. Si le fondamentalisme procède par
« endoctrinement », le djihadisme travaille par «
embrigadement ».
Cependant, il serait naïf de ne pas reconnaitre un
lien entre le deux phénomènes. En effet, lorsque
les jeunes radicalisés se vouent au djihadisme, un
certain degré de fondamentalisme apparait – et
cela complique ultérieurement la situation et rend
le travail de prévention et réaction encore plus difficile.
Des recommandations stratégiques.
Le ton martial récemment assumé par le président
français Hollande et nombre de ses collègues
reflet le choix européen en faveur d’une politique
contre-terroriste strictement sécuritaire.
Le risque reste en la mise en scène d’une guerre
des identités, dans laquelle l’islam est censé être
l’ennemi antisocial. C’est-à-dire que l’on provoque
ce que DAESH attend: que l’Europe s’en prenne à
l’islam afin de sortir le djihadisme du cercle restreint
des individus actuellement concernés.
L’incapacité de distinguer entre fondamentalisme
et djihadisme mène à l’insistance sur la nécessité de surveiller (ou même fermer) les mosquées.
Mais comme l’on voit souvent, les groupes extrémistes
recrutent en dehors des mosquées et sur
internet. S’en prendre aux mosquées, c’est aussi
méconnaître les dynamiques locales de surveillance
qui existent entre les celles-ci et les autorités
publiques locales.
D’autre côté, attribuer une importance excessive
à l’ « asocialité » et au « nihilisme » des djihadistes
implique une déresponsabilisation des gouvernements
européens par rapport à l’échec de leurs
stratégies d’intégration sociale qui ne joue pas en
faveur d’une approche préventive et efficace à la
menace terroriste.
Certaines actions doivent être mise en place au plus
vite possible. Premièrement, dans nos sociétés, l’islam
n’est pas suffisamment encore un objet de savoir.
A présent, il est enseigné dans les manuels scolaires
comme un objet de croyance, notamment à travers
des mythes fondateurs, mais il n’est pas expliqué ni
aux croyants ni aux non croyants. Cela n’alimente
pas simplement le fondamentalisme islamiste, mais
également les préjudices occidentaux qui renforce
l’attrait de l’offre djihadiste. Deuxièmement, la réponse
sécuritaire doit s’accompagner de moyens et
d’actions sur le long terme dans des secteurs clefs
comme l’éducation civique, l’emploi, l’enseignement
et la cohésion sociale. Le chemin pour faire face à la
radicalisation est long et difficile, et l’Europe a sans
doute un rôle à jouer.

Tommaso EMILIANI